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La vie abîmée de Denise, Jamaïcaine violée par un prêtre

La vie abîmée de Denise, Jamaïcaine violée par un prêtre | Benin Times

« J’avais 17 ans quand j’ai été violée par Frère Paul », souffle Denise, Jamaïcaine, émue aux larmes 40 ans après les faits. « Il m’a mise enceinte » et « organisé un avortement » clandestin. « Depuis, je n’ai pas pu avoir d’enfants ».

Son agresseur n’a jamais été condamné, malgré les années de démarches entreprises par Denise Buchanan, qui a même écrit au pape. À 57 ans, sa silhouette fine et son visage doux tremblent d’émotion quand elle livre à l’AFP son récit.

Son combat pour faire reconnaître par l’Eglise catholique son statut de victime de ce prêtre jamaïcain illustre l’isolement de nombre de victimes d’abus sexuels perpétrés par des membres du clergé face au déni de justice et à une omerta, exacerbée dans des pays plus pauvres ou des Etats où l’Eglise reste influente dans la société.

Un exil aux États-Unis, des années de psychothérapie pour soigner sa « dépression » et son « sentiment de culpabilité », la publication d’un livre autobiographique fin 2013 (« Sins of the Fathers ») et son combat n’ont pas exorcisé la douleur de Denise d’avoir subi l’emprise de ce prêtre et de ne pas être parvenue à ce qu’il soit jugé par la justice des hommes.

Issue d’un milieu modeste de Kingston et d’une famille croyante dans ce pays majoritairement chrétien, elle relate comment après avoir « charmé » ses parents, le jeune homme, qui appartenait à l’Ordre des Passionnistes, a refermé son emprise mentale et de pouvoir sur elle.

« Ma soeur étudiait au séminaire Saint Michael en 1979, et souvent Frère Paul la reconduisait à la maison en voiture », raconte Denise, qui dégage un mélange à la fois de timidité et de force intérieure. Un jour, au retour d’une fête locale où le religieux avait convié Denise et des amis, il s’est « garé sur un chemin de terre (..) et m’a dit qu’il était attiré par moi ». Tétanisée, elle raconte avoir subi des attouchements et a dû réclamer plusieurs fois que le religieux la ramène chez elle.

Puis les semaines suivantes, il a appelé ses parents – à qui Denise trop « honteuse » n’avait rien révélé – pour l’emmener à la messe, ou visiter le presbytère. Lors de sorties distinctes, elle rapporte qu’il l’a d’abord agressée sexuellement, puis violée « après lui avoir fait boire du vin ». « Ce jour-là, c’est comme si quelque chose était mort en moi », souffle-t-elle.

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Dégoût d’elle même 

Quelques semaines plus tard, elle s’évanouit dans un magasin. « J’ai été voir un médecin : j’avais 17 ans et j’étais enceinte… j’étais dévastée ».

Le religieux a alors organisé un avortement clandestin, donnant ses directives à sa proie traumatisée, qui n’en parle pas à ses proches. « La seule chose à laquelle je pensais, c’était quel déshonneur je représentais pour ma famille », lâche-t-elle.

Denise explique avoir été plongée dans un état de dégoût d’elle même pour longtemps. Le religieux lui dit qu’il l' »aime », lui demande de prendre la pilule contraceptive. « J’ai obéi comme un robot ; il venait dans ma chambre d’université pour avoir des rapports sexuels (…) ou il me faisait venir au presbytère de l’église ». « Plus rien n’avait d’importance pour moi ».

À cette époque, le religieux a terminé le séminaire et est ordonné prêtre. Et à 21 ans, Denise tombe à nouveau enceinte. « Il m’a dit qu’il voulait plus que tout au monde continuer à être prêtre ». Denise se résout à un autre avortement, dans une « clinique clandestine », des actes médicaux qui la rendront stérile, dit-elle d’une voix qui se brise.

« Dès qu’elle a pu », Denise a fui ce passé en obtenant une bourse à 25 ans pour des études au Canada, où elle s’est mariée à 30 ans. Mais le couple se sépare. « J’ai l’impression que j’ai détruit cette relation à cause de toute cette colère et cette peur » liées aux abus.

Denise vit en Californie, où elle est professeure d’université et psychoneurologiste. Après des années de « travail sur elle même pour retrouver une identité et une estime de soi », elle a décidé d’écrire son histoire. Puis elle a fait parvenir des courriers au Vatican et « envoyé un exemplaire de son livre chaque mois au pape pendant un an et demi ».

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En juin 2016, elle a finalement reçu une lettre de l’archidiocèse de Los Angeles, qui se dit « profondément attristé » par son histoire. « Le Saint Père prie régulièrement pour les victimes d’abus et vous gardera dans ses prières », ajoute la lettre.

Mais quant à sa demande en vue d’une révocation du prêtre, le courrier précise que c’est à Denise de « recueillir les preuves » pour lancer ce processus.

« Déplacé de paroisse en paroisse » 

« Furieuse » de se voir proposer des « prières au lieu d’une véritable aide », Denise s’est résolue à lancer des poursuites contre le prêtre. Finalement, en novembre 2017, lors d’une rencontre en Jamaïque entre Denise, l’actuel archevêque de Jamaïque, des avocats et le Père Paul, ce dernier a « admis avoir eu des relations sexuelles avec moi et m’avoir mise enceinte, mais a nié le viol et avoir organisé l’avortement », rapporte Denise.

En raison de la législation draconienne en vigueur dans ce pays, si elle poursuit le prêtre pour l’avortement forcé, c’est elle et le médecin qui risquent d’être arrêtés. « On a Bob Marley, le reggae, la modernité… mais le pays est très chrétien, on ne parle pas de nos expériences sexuelles et du sexe hors mariage ».

Son avocat a récemment adressé une lettre à l’archidiocèse « pour exiger une réparation du préjudice émotionnel, physique et spirituel ». La lettre est restée sans réponse, lance une Denise nerveuse, qui craint que ce prêtre ait fait d’autres victimes. « Au fil des ans, il a été déplacé de paroisse en paroisse, apparemment c’était un fauteur de troubles… ».

Depuis sa rencontre avec lui en 2017, « il a déserté sa dernière paroisse ». « Personne ne semble savoir ce qu’il est devenu ».

Denise a elle décidé de s’engager en devenant membre du comité directeur d’un nouveau réseau mondial de victimes, ECA (Ending Clerical Abuse). « C’est une opportunité d’aider d’autres victimes à s’exprimer, et d’agir afin qu’un jour aucun enfant n’ait à subir ce que j’ai subi ».

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