Emile-Derlin Zinsou, le vétéran qui n'était pas pressé

[Portrait] Emile-Derlin Zinsou, le vétéran qui n'était pas pressé

0
PARTAGER

Il ne voulait pas partir, en tous cas pas très tôt. Il y a quelques années, sur la télévision nationale, Emile-Derlin Zinsou, répondait sans détour à une question osée du journaliste Gérard Migan : "Comment percevez-vous ce sentiment du grand départ, la mort, en avez-vous peur ?"

Emile-Derlin Zinsou répondait :

"Non, mais je ne suis pas pressé. Je prendrai tout ce que Dieu me donnera et j'accepterai qu'il me rappelle. Je n'en ai pas peur, mais je ne suis pas pressé. Je suis content de vivre".

Et il vécut 98 ans, à la lisière du siècle d'âge. L'ancien président que les Béninois pleure depuis ce 28 juillet 2016 était vieux par l'âge, vieux aussi par la période de son règne à la tête de son pays. Emile-Derlin Zinsou, médecin né le 22 mars 1918 à Ouidah, formé à Dakar et en France, et ayant exercé au Dahomey et en Côte d'Ivoire avait été président de la République dans un passé lointain, bien loin parce que la donne politique de l'époque n'est plus la même depuis lors : juillet 1968 à décembre 1969 !

En effet le pays qu'a dirigé pendant 18 mois Emile Derlin-Zinsou, reste certes le même, mais il ne s'appelle plus Dahomey, mais Bénin, il n'est plus l'enfant malade de l'Afrique, mais l'un des bons élèves de la démocratie.

Les conditions de son accession au pouvoir en juillet 1968 sont plutôt incroyables. Quelle ironie en effet de voir des militaires putschistes annuler une élection présidentielle gagnée par le Docteur Basile Adjou-Moumouni en mai 1968 pour décider de confier le pouvoir à Emile Derlin Zinsou, au titre de personnalité neutre ! Et pourtant, il venait de signer un contrat sans lendemain avec les Jeunes cadres de l'armée dahoméenne, qui tirent les ficelles du pouvoir depuis l'accession du pays à l'indépendance en 1960. Emile-Derlin Zinsou ne fera que 18 mois à la tête du pays. Sa rigueur était implacable. En décembre 1969, les mêmes militaires qui l'avaient porté au pouvoir décident de le lui arracher. D'ailleurs lui-même y était préparé est-on tenté de déduire de ses propos tenus à l'Elysée lors de sa première visite en tant que président :

"La position de chef d'Etat, en Afrique, est très inconfortable et, au Dahomey plus qu'ailleurs".

En 2010, il dira de sa présidence de 1967, que "ce n'était pas un bon cadeau".

La suite, on la connaît. Après sa chute, les militaires l'associent à la formation du Conseil présidentiel à Savè. Il participe aux conciliabules avec les trois anciens présidents civils, Hubert Maga, Justin Ahomadégbé et Sourou Migan Apithy, mais refuse de faire partie du Triumvirat. Il restera à l'écart pour assister à la chute du "Montre à trois tête" dont Maga a été le premier président de mai 1970 à mai 1972, suivi de Ahomadégbé qui sera renversé par... les même militaires en octobre 1972. Mathieu Kérékou venait de prendre le pouvoir et ce pour 18 ans de Révolution.

Fait président puis défait par les militaires, Emile-Derlin Zinsou aura toujours une dent contre les armées africaines pour leur intrusion dans la politique. "Il faut supprimer l'armée", avait-il lâché en septembre 2008 sur Radio France Internationale.

Personnage à polémique

"Emile-Derlin Zinsou, l'incompris", comme il est présenté dans un des nombreux documents que lui a consacrés l'Ortb, rappelle aussi le coup d'Etat raté du 16 janvier 1977 contre le régime de Mathieu Kérékou. Alors en exil en France, il cautionne un coup d'Etat contre celui dont il ne partageait pas l'idéologie. Le coup a échoué, car les mercenaires débarqués à Cotonou ce jour-là font face à une résistance victorieuse de l'armée de Kérékou. Emile-Derlin Zinsou, sans pour autant approuver le coup de 1977, avoue être du coup. Explications et nuances données par lui-même sur le coup qui devait renverser Kérékou :

"Nous étions convaincus qu'on ne pouvait pas le changer de l'intérieur, qu'il fallait une action venant de l'extérieur, avec l'accord de gens à l'intérieur, pour le changer. J'étais d'accord, j'étais même, dans le groupe que nous formions, le chef. J'assume totalement (...) Même si certaines choses ont été faites en dehors de moi, j'assume. Si j'avais été dedans, ça aurait réussi".

Qu'à cela ne tienne, Emile-Derlin Zinsou n'a jamais regretté. Même quand, après la conférence nationale de 1990, Kérékou regagne le pouvoir en 1996 et le nomme conseiller spécial, Emile-Derlin Zinsou, assumait sa position de 1977. "Ça prouve que notre pays est extra-ordinaire", disait-il à propos de sa promotion auprès de celui qu'il avait combattu.

C'est dès avant l'indépendance qu'Emile-Derlin Zinsou est souvent contrarié ou victime de ses convictions politiques. Il avait raté de devenir secrétaire général du Rassemblement démocratique africain (Rda) fondé en octobre 1946 à Bamako. Il n'avait pas apprécié l'affiliation du Rda au Parti communiste français et ses compagnons le priveront du poste pour cette position qui n'allait pas de soi à cette époque.

Tout naturellement, il perdra la bataille lors du référendum sur la Communauté franco-africaine proposée par le Général de Gaulle en septembre 1958. Zinsou voulait de l'indépendance immédiate alors qu'en face, Apithy, Ahomadgbé et Maga optaient pour la Communauté.

Il avouait sa "grande admiration pour de Gaulle" il y a quelques années sur l'Ortb mais affirmait sa conviction que que le Général français ne voulait pas de l'indépendance pour les colonies sous contrôle.

Ce n'était donc pas un hasard qu'il décide de nationaliser les activités portuaires en mars 1969 en créant ce qui est aujourd'hui la Société béninoise des manutentions portuaires. "Une décision qui n'allait pas de soi". Les intérêts français, avec en tête l'ambassadeur de France n'en ont pas voulu. Mais l'homme voulait que son pays finance par ses propres moyens son fonctionnement. "Il n'est pas sain, que même pour notre fonctionnement, nous dépendions de l'étranger, fut-il un ami comme la France", soutenait-il en 1994 lors de la célébration des 25 ans de la Sobémap.

Membre de l'Assemblée territoriale du Dahomey, conseiller et vice-président de l'Union française, ancien sénateur, ancien ministre de l'Economie générale et du Plan, premier ambassadeur du Dahomey à Paris entre juillet 1961 et 1962 , ancien ministre des Affaires étrangères de Maga puis de Christophe Soglo, premier président de la Cour suprême, l'expérience politique d'Emile-Derlin Zinsou est assez consistante. Son secret ? "J'ai commencé tôt", précisément dès 12 ans, expliquait-il en 2000 sur la télévision nationale.

Il restera en politique même après ses 80 ans. "Si la politique est ce que je crois, c'est-à-dire servir les idées et les actions qui font progresser son pays, faire en sorte que son peuple devienne de plus en plus majeur, si c'est cela politique" alors , il la fera "jusqu'au dernier soir", disait-il.

 

Vincent Agué (@afoukin)


ORTB

Commentaires

commentaires

LAISSER UN COMMENTAIRE