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Interview de Patrice Talon : « Je rêve que les Béninois me portent en triomphe dans cinq ans »

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» Je sais que Le Monde s’intéresse beaucoup à ma personne. Mais vous ne me connaissez pas ! », décoche Patrice Talon avant même que l’entretien ne commence. Il est 20 heures passés au palais présidentiel de la Marina, à Cotonou. Dehors, la ville est plongée dans le noir. Le Bénin connaît une grave crise énergétique depuis que le Nigeria peine à produire le courant que lui achetait son petit voisin. Seuls les lampadaires solaires offerts par le rappeur Akon éclairent les allées conduisant au palais. Dans la salle d’attente, le climatiseur est réglé sur 27 °C. Patrice Talon, costume gris, sort d’une réunion avec la Banque mondiale.
L’homme d’affaires, qui a emporté, le 20 mars, l’élection présidentielle avec 65 % des voix face au Franco-Béninois Lionel Zinsou, débute dans la carrière politique. Pour ses compatriotes, il a longtemps été le » roi du coton » et l’homme le plus riche du pays. Une réussite qui a sa part d’ombre, comme l’avait rappelé Le Monde durant la campagne. Un tremplin aussi pour le premier entrepreneur à parvenir au pouvoir en Afrique de l’Ouest.Six semaines après son investiture, Patrice Talon s’est-il mué en homme d’Etat ? Comment compte-t-il passer des promesses électorales à leur mise en œuvre, alors que son prédécesseur, Boni Yayi, a littéralement vidé les caisses ? Entretien exclusif en deux temps.
Pendant trente ans, vous n’avez pensé qu’à une chose : vous enrichir. Comment pouvez-vous maintenant garantir aux Béninois que vous allez penser à eux ?
Patrice Talon Ça va vous choquer, mais ce que je fais, c’est d’abord pour moi-même. Je pense à moi tout le temps. Je sais que le ciel m’a donné quelque chose, j’ai un certain génie, je voudrais désormais que ce génie ne soit pas juste le mien, mais qu’il serve mon pays. Je rêve qu’au bout de ce mandat de cinq ans, je sois porté en triomphe par les Béninois. On m’a connu comme roi du coton. Aujourd’hui, je veux devenir celui qui a réussi à transformer son pays, politiquement, administrativement, économiquement.
Vous maintenez donc votre projet de mandat unique de cinq ans ?
Ce sera inscrit dans la Constitution. On va trouver un consensus là-dessus. Ce sera adopté au Bénin.
Comment les Béninois peuvent-ils être certains que vous allez exercer le pouvoir sans favoriser vos affaires ?
Je suis sorti de toutes les participations qui pouvaient prêter à un conflit d’intérêts. J’ai vendu mes parts ou je les ai cédées à mes héritiers et à des actionnaires. Ce sont mes deux enfants qui ont récupéré mes actions du groupe Accor. A titre personnel, je n’ai rien gardé. Ce n’est plus utile pour moi. J’ai besoin d’un challenge qui est de remettre le pays sur pied. Cela me suffit. Le défi est grand.
Et dans cinq ans, vous reprendrez les affaires ?
Non. J’ai des biens immobiliers qui m’assurent des revenus. J’ai aussi du cash généré par mes ventes d’actions et certaines de mes anciennes entreprises. Je n’ai pas besoin de grand-chose pour vivre. J’ai ce qu’il faut pour assouvir mes caprices.
Pourtant, la première décision de votre conseil des ministres a été de rendre la gestion de la filière coton à l’Association interprofessionnelle du coton (AIC), structure que vous avez contrôlée jusqu’en 2012. N’allez-vous pas en profiter directement ?
Cette mesure profite à tous les Béninois, y compris à moi-même, et permet une meilleure gestion de la filière par les acteurs eux-mêmes. L’Etat – qui a nationalisé la filière en 2012 – a montré ses limites et gaspillé des milliards de francs CFA. Aucun ministre ni président ni haut fonctionnaire ne peut gérer aussi bien la filière que les producteurs ou ceux qui vivent de l’égrenage. Ce secteur sera plus compétitif s’il est entre les mains du privé. Et c’est ça qui m’obsède. Je veux du résultat.
Quels sont vos objectifs ?
La campagne en cours s’est terminée avec 260 000 tonnes de coton. Pour celle qui vient, nous allons tout faire pour rattraper le retard et la mauvaise gestion de l’Etat. Les cultivateurs n’ont pas d’engrais, pas d’herbicides… J’espère que le Bénin parviendra à produire au moins 300 0000 tonnes.
A quoi ressemblera le Bénin de Patrice Talon dans cinq ans en termes d’indicateurs ?
Cela ne se décrète pas. Je ne suis pas dans la politique-spectacle. Plutôt que de vous balancer des chiffres, je veux agir.
Le président s’éclipse pour retrouver Abdoulaye Bio Tchané. Cet ancien ministre de l’économie et des finances, ex-directeur Afrique du Fonds monétaire international et ex-président de la Banque ouest-africaine de développement, est arrivé en quatrième position du premier tour de la présidentielle. Désormais ministre d’Etat chargé du plan et du développement, il est un pilier de l’équipe Talon.
La suite de l’entretien présidentiel se déroule le lendemain, toujours au palais de la Marina. Le conseil des ministres vient de se terminer et les membres du gouvernement s’attardent dans les couloirs, dossiers sous le bras. L’un d’eux est chargé d’une transaction délicate : parvenir à faire reprendre par son vendeur sud-africain le Boeing 737 acheté par l’ex-président Boni Yayi juste avant la fin de son mandat. Le pays fait face à des dépenses urgentes de 160 milliards de francs CFA (244 millions d’euros), mais n’a que 47 milliards en caisse.
Quelle est depuis votre investiture la décision dont vous êtes le plus convaincu ?
Gagner une élection, s’asseoir et ne rien faire, cela ne veut rien dire. Le pays va très mal, sur tous les plans. Nous nous sommes attaqués aux problèmes les plus urgents. Il faut tout changer. Nous mettons en place les équipes et les personnes pour ce nouveau départ. On a des plans d’action secteur par secteur. Je vous l’ai dit, je ne suis pas dans la politique-spectacle. Je suis moulé dans la construction et obsédé par le résultat. Je vais faire maigrir les dépenses de l’Etat, réduire le nombre de fonctionnaires. Il y a aussi des domaines dans lesquels on va recruter : l’enseignement, la magistrature, la diplomatie.
Quand l’homme d’affaires Patrice Talon s’est-il mué en homme politique ?
Difficile à dire. La vie n’est pas linéaire. On peut avoir été un moine et se lancer en politique. On peut avoir été un acteur économique majeur et tout sacrifier pour entrer au monastère. Un moine peut devenir polygame. Moi, j’ai choisi le défi du mandat présidentiel unique. Je suis quelqu’un qui se métamorphose facilement. Aujourd’hui, c’est le redressement de mon pays qui occupe toute mon énergie.
Mais quel a été le déclic ?
C’est un long cheminement. On observe la situation de son pays, on s’inquiète, et puis on se rend compte qu’on n’est plus le même. Je n’avais plus goût à rien d’autre que la politique pour mon pays qui s’enfonçait. Je me souviens d’un conseil d’administration du groupe Accor, à Paris, il y a un an et demi. J’étais distrait, les autres administrateurs l’ont tous remarqué. Je me suis dit à quoi sert tout cela alors que mon pays est au bord du chaos ? Je ne suis pas un acteur économique comme les autres, j’ai toujours été proche des politiques.
Vous comparez maintenant le conseil des ministres à un conseil d’administration. Un Etat est pourtant plus complexe à gérer qu’une entreprise, non ?
C’est vrai. Et c’est excitant. Il faut que l’appareil d’Etat se remette en route. Cinq ans, c’est court, mais suffisant pour créer une bonne dynamique. J’ai défini trois domaines prioritaires : l’agriculture comme pôle de développement, le tourisme et les services, notamment les nouvelles technologies. Le Bénin compte des génies dont certains travaillent pour la SiliconValley. Je veux créer une zone franche du savoir et de l’innovation. Dans cinq ans, le Bénin doit être numéro un en Afrique de l’Ouest en matière d’économie numérique.
A Paris, à la fin d’avril, vous avez demandé au président Hollande un gros apport de compétences pour redresser le pays. De qui avez-vous le plus besoin ?
On a besoin d’expertises pointues et de cadres. Le Bénin compte de nombreuses compétences, sur place ou au sein de la diaspora. Mais certains secteurs ne parviennent pas à recruter et un grand nombre de cadres expérimentés sont partis ou sur le point de partir à la retraite. La relève n’a pas été formée. Quand j’ai parlé de compétences à Paris, je pensais notamment au domaine du renseignement, de la sécurité et de la lutte contre le terrorisme. On n’a pas le temps d’attendre que nos personnels soient formés. Nous faisons face à une menace immédiate. Il nous faut donc de la compétence immédiate.
Les compétences de Lionel Zinsou peuvent-elles servir ?
Parfois, j’ai beaucoup de plaisir à vaincre, puis à ramener des adversaires à moi. Lionel Zinsou est un Béninois. Tous les Béninois sont appelés à mettre la main à la pâte. C’est un financier reconnu et expérimenté. On se connaît bien, et de longue date. Je pense qu’il lui faut un séjour plus long au Bénin pour s’approprier la culture, la sensibilité du terrain et se plonger dans les réalités des habitants. Mais Lionel Zinsou est et sera utile à notre pays.
Qu’allez-vous faire de son programme « Lumière pour tous » ?
Il n’est pas très avancé, mais nous allons le conserver et le développer, en changeant le nom. Ce sera » Energie pour tous « , parce qu’il faut plus que juste la lumière. Nous avons un programme très ambitieux pour produire de l’énergie, même s’il faut louer des centrales mobiles dans un premier temps, ce qui est très coûteux. Je prévois une production de 350 mégawatts d’ici à décembre 2018, dont 30 % de solaire. Ce qui n’exclut pas que nous restions acheteurs d’énergie à l’international.
Vous en achetez notamment au Nigeria. Pourquoi avez-vous réservé vos premiers voyages de président au Togo, à la France et à la Côte d’Ivoire et pas au Nigeria, votre voisin, première économie du continent ?
Je devais aller au Nigeria pour une visite bilatérale, mais nous n’avons pas pu caler une date avec le président Buhari. Je suis allé à Abidjan en visite privée et en visite de travail. Je suis allé en France pour des raisons médicales et, à cette occasion, j’ai rencontré le président Hollande.
Comment envisagez-vous la relation avec le Nigeria ?
Elle est bonne et elle sera fructueuse. Nos populations sont sœurs. Il y a beaucoup à faire ensemble. Je veux développer l’exportation de produits agricoles de l’est du Bénin vers le Nigeria et faire ainsi de mon pays le petit grenier du Nigeria.
Thomas Boni Yayi a promis de vous aider et de vous apporter des conseils. Est-ce vraiment utile ?
Je pense qu’il va plutôt se reposer. Il a été président, ses conseils peuvent être utiles, qui sait, nul n’est omniscient. Mais il a laissé le pays dans un état catastrophique.
Est-ce que vous soutenez sa candidature aux Nations unies ? On dit qu’il vise le poste de secrétaire général adjoint de l’ONU chargé du changement climatique et des objectifs de développement durable.
Pour le moment, je ne suis pas au courant. Cela a été évoqué. Mais je n’ai pas été informé officiellement et il ne m’a pas demandé de le soutenir pour cette candidature.
S’il y a des soupçons de corruption à son encontre, allez-vous saisir la justice ou bénéficie-t-il de facto d’une amnistie ?
Si cela est avéré, il devra en rendre compte et la justice agira. Il n’y a pas d’amnistie. Le mot amnistie n’a été utilisé qu’une fois au Bénin, au cours de la Conférence nationale [1990]. Et a déjà été oublié. A ma connaissance, il n’y a pas de dossiers ouverts à son encontre sur des détournements ou de la corruption. Mais si la justice le décide, il devra comparaître.
Allez-vous rouvrir des dossiers de corruption, comme l’affaire Kassa ?
A mon sens, il n’y a pas de dossier Barthélemy Kassa, il y a un dossier sur les détournements de l’aide des Pays-Bas dans le domaine de l’eau. Et ce dossier n’est pas fermé. Je regrette la décision du Parlement, qui met M. Kassa à l’abri de poursuites judiciaires. Cela montre bien le besoin urgent de réformes. L’eau est vitale pour le pays, toute la lumière doit être faite. J’ai dit aux Néerlandais que nous ferons tous les efforts possibles pour déterminer où est passé leur argent. Et les responsables devront comparaître.
Autre dossier entre les mains de la justice : la boucle ferroviaire de 3 000 km de Vincent Bolloré entre Cotonou et Abidjan. En novembre 2015, la cour d’appel de Cotonou a contraint le groupe français à cesser les travaux parce qu’ils violaient les droits du milliardaire Samuel Dossou. Votre avis ?
Je n’ai jamais rencontré Vincent Bolloré. Samuel Dossou est béninois et je ne vous cache pas qu’il est un ami. Mais ce qui compte, c’est qu’il a la loi de son côté. La justice béninoise lui a donné raison dans son différend avec le groupe Bolloré. J’ai pourtant à cœur de résoudre ce problème par une sorte de consortium entre Bolloré et Dossou pour que ce projet de boucle ferroviaire redémarre. Je compte en discuter avec le groupe Bolloré et avec Samuel Dossou, mais aussi avec le Niger, avec qui je souhaite trouver une position commune.
Samuel Dossou et vous-même avez le même avocat à Paris, William Bourdon. Cela a-t-il joué un rôle ?
Non, c’est une coïncidence. Pour le rail, nous sommes tenus de trouver une solution qui relance le projet et qui respecte le droit de chacun. M. Dossou est dans son droit, il est béninois et je protège d’abord les Béninois.

Propos recueillis par Serge Michel (Cotonou, envoyé spécial)
et Hermann Boko (contributeur Le Monde Afrique, Cotonou)

aCotonou

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