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Entretien avec l’ancien président de la république sur la gouvernance du régime de la rupture: Soglo défend Talon et appelle les Béninois à la patience

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L’impatience des populations, les réformes politiques en cours et surtout les derniers développements de l’actualité ont fait sortir Nicéphore Soglo de son silence à l’occasion d’une interview accordée au quotidien L’Evénement Précis. « Ce qui est normal est que la population est pressée, mais il faut laisser le gouvernement travailler ; je crois qu’il avance méthodiquement ; je suis optimiste », a réagi Nicéphore Soglo qui s’affiche en défenseur du régime de la rupture de Patrice Talon. Ainsi, après s’être investi dans la présidentielle de mars 2016, notamment, contre la résurgence de la Françafrique et surtout pour la victoire du candidat Patrice Talon, l’ancien président-maire de Cotonou pense que le peuple béninois doit s’attendre à une suite favorable. Cependant, il invite le président Talon à vite se pencher sur les priorités que sont l’énergie, l’économie, l’eau, l’agriculture, mais aussi les sanctions contre les fossoyeurs de l’économie.

L’Evénement Précis : Comment se porte le président ?

Nicéphore Dieudonné Soglo : Je crois que je vais très bien. Vous savez que j’ai une discipline physique. Je fais tous les matins mes mille abdominaux. Je fais une demi-heure de marche. J’ai une discipline également alimentaire parce que, quand on a passé 80 ans, il faut avoir une discipline absolument indiscutable.

C’est ce qui explique votre embonpoint ?

Rire…. Disons que j’essaie de récupérer. Je vais certainement prendre quelques jours de repos à cause de cette campagne qui n’a pas été évidente, ni facile mais il fallait la mener. Elle a été menée de main de maitre grâce à vous. Je tiens à vous remercier parce que vous avez fait un travail formidable avec nos équipes. On peut dire maintenant qu’il faut laisser le gouvernement travailler.

Justement, puisque l’alternance à laquelle vous avez ardemment travaillé est en cours depuis deux mois. Comment appréciez-vous cela ?

Je crois que je l’ai dit lorsque j’étais sur la plantation du ministre Ganiou. Chacun va à son rythme. Je pense que Talon avance méthodiquement. Je crois que c’est ce qu’il faut faire. C’est normal qu’il tienne compte de tous ceux qui ont contribué à sa victoire.

Il pose donc les bons pas, selon vous ?

Oui je crois. Gbian a même été nommé pour remplacer mon ancien collaborateur, Guy Amédée Adjanohoun au Burkina Faso. Je crois qu’il avance méthodiquement mais ce qui est aussi normal est que la population est aussi pressée. Je l’ai toujours dit en citant Aimé Césaire qui est mon maitre à penser. « Quand on est chef, pour prévenir le danger, c’est l’impatience ». Parce que l’impatient veut la fin sans que tu n’aies les moyens tout de suite. Mais ce qui est important, il faut dire exactement ce que tu as envie de faire. Avec la politique spectacle que nous avons eue et que certains ont baptisée « ventilateur », il faut absolument qu’on n’ait pas un calme plat. Les gens sont impatients. Les nombreux cas de braquages montrent que la misère est là. La conférence épiscopale en a parlé. Il faut tenir compte de ça et je pense qu’il est indispensable car, pour moi, on parle des questions constitutionnelles.

Comme vous l’avez souhaité, le régime de Talon s’est attaqué aux réformes nécessaires en installant une commission qui doit terminer ses travaux ce vendredi. De votre position d’ancien président de la République, quelle est la réforme obligatoire ?

Il y a ceux qui proposent un mandat unique, d’autres qui soutiennent deux mandats. On peut dire qu’on pouvait faire sept ans. C’est un système particulier qui est né dans les conditions historiques de la France. Je le connaissais au bout des doigts puisque je l’ai fait à la Sorbonne. Je crois que le plus important, c’est de voir les résultats et les suggestions faites par les autres.

Que pense Nicéphore Soglo de cela ?

La seule chose vers laquelle je penche, c’est que je ne veux pas de gouvernement des juges. Nous avons vu ce que la Cour des miracles a donné dans notre pays. J’ai un livre de M. Tchankounho sur « l’art d’être soi ». Dans le livre, il dit qu’aux résultats des élections présidentielles de 1996, la présidente de la Cour avait déclaré que près de 400.000 voix avaient été annulées dans les fiefs du candidat Soglo Nicéphore. Ce qui a permis au candidat Kérékou Mathieu de le battre par 98.000 voix. Comment en est-on arrivé là ? Un plan machiavélique avait prévu d’acheter les présidents de postes de vote dans le but de refuser les procès-verbaux en vue de leur annulation. J’en ai connu que j’ai interrogé personnellement. Ils m’ont répondu qu’ils avaient été payés à 50.000F et que la somme perçue était plus nécessaire que la réussite de l’un ou de l‘autre des candidats. Donc, ils étaient indifférents. La Cour constitutionnelle en était-elle ignorante ? C’est une question qu’il faut se poser.

Apparemment, vous défendez la diminution des pouvoirs de la Cour constitutionnelle

Je pense qu’on ne veut plus de la Cour des miracles. Personnellement, je crois que le grouillement des urnes a arrêté ça. Regardez ce que cela a donné en Côte d’Ivoire et dans les deux Congo.

Vous êtes aussi de ceux qui veulent une suppression de la Haute cour de justice ?

Je ne suis pas un partisan de cette histoire de Haute cour de justice.

Vous souhaitez que les gouvernants soient jugés par les juridictions ordinaires ?

Exactement. Au fond, nous sommes des citoyens et nul n’est au-dessus de la loi. Il faut faire confiance à la justice de nos pays. C’est ce qu’on vient de faire. Il faut donner à des juges compétents la possibilité de rendre justice.

Le président Patrice Talon souhaite que le président de la République ne soit plus aussi puissant comme vous et Boni Yayi l’aviez été ?

Ce n’est pas pour me jeter des fleurs, mais j’ai respecté la lettre et l’esprit de la constitution.

Vous pensez réellement que le président de la République est trop puissant ?

J’ai l’habitude de dire quelque chose et c’est pour ça que je combats l’intervention des puissances étrangères dans la vie des tous puissants que nous sommes devenus. Je pense que la décolonisation française a été un échec. D’abord en Indochine parce que quand Churchill est passé voir Roosevelt qui a posé le principe, dans la charte de l’Atlantique, il a exprimé son étonnement sur les deux guerres mondiales. L’autre lui a répondu qu’il ne peut pas aller demander l’aide du congrès sans un motif de premier plan. Et ce motif, c’est de dire qu’on doit donner à chaque pays le choix du régime qu’il lui plaît.

Vous pensez aussi qu’il faut sortir la HAAC du joug présidentiel ?

Absolument. Vous savez, Talon a expérimenté la célèbre formule anglaise selon laquelle le pouvoir rend fou, le pouvoir absolu rend absolument fou. Il a été accusé d’empoisonnement, de coup d’Etat. Il a dû fuir sa patrie et le pouvoir judiciaire a également subi des pressions. D’où la nécessité que le pouvoir arrête le pouvoir. Et gouverner, c’est prévoir.

Pour le président Soglo, que doit faire Patrice Talon pour réussir la réforme pour laquelle le peuple l’a élu ?

Il y a des questions qu’il a abordées comme celle de l’économie qui est la question centrale. Nous sommes en Afrique et tout le monde sait que la population va croitre d’un milliard. Il y aura trois fois plus de jeunes et on sera plus peuplé que la Chine. L’Afrique est comme un baril de poudre. La poudre est la démographie et le détonateur se nomme emploi. L’équation est simple. En 2050, l’Afrique au sud du Sahara aura une fois et demie la population de la Chine mais les jeunes en âge de travailler seront trois fois plus nombreux. Comment vont-ils se nourrir, se loger, se soigner et surtout s’éduquer ? Où seront les emplois ?

Quelles doivent être pour vous les priorités du président Talon ?

Je crois qu’on m’appelait le président des paysans parce que la base de toutes les économies du monde, c’est l’agriculture. Je crois qu’il est indispensable que nous connaissions le plus vite possible le programme du président et de son ministre du secteur. La deuxième priorité que vous savez tous, parce que je suis heureux que Bio Tchané en ait parlé, c’est qu’il n’y a pas d’économie sans énergie. Quand Mandela nous avait réunis à Maputo en 2006, il disait : « Si quelqu’un vient au pouvoir, il faut qu’il ait une feuille de route ». Sur le même tournant, à Verdin où étaient le président Hollande et Meckel, c’est Mme Taubira qui s’est battue en France pour qu’on ait une journée sur la traite négrière qui a coûté à l’Afrique plus de cent millions d’hommes, de femmes et d’enfants. C’est pour ça que j’ai fait en 1992, Ouidah 92 avec la porte du non-retour.

Le président Talon a déclaré travailler à un miracle au Bénin. Vous y croyez ?

Je suis totalement persuadé de ça et aussi de ce qu’il y a des gens de qualité dans notre pays et également à l’extérieur. Je crois qu’il ira dans une dynamique qui a été lancée dans le monde et en Afrique en particulier. Il faut que tous les pays se souviennent de ce devoir de mémoire et qu’on ait une journée au sein de l’UA. C’est la seule chose qui nous unit. Nous nous sommes battus les uns contre les autres comme des gladiateurs et si nous ne pensons pas à ça, nous ne pourrons pas unir l’Afrique.

L’une des figures emblématiques de la Françafrique, Me Bourgi, était de passage à Cotonou. Il a donné raison à Nicéphore Soglo qui prévenait le peuple béninois de la résurgence de la Françafrique avec la candidature de Lionel Zinsou. Ce témoignage vous soulage ?

J’ai été victime de la Françafrique. On a failli me tuer. Je voudrais simplement vous montrer, quand j’étais à Valls de Grâce, j’ai reçu la visite du président Mitterrand en qui j’ai beaucoup de respect. Il me tenait comme si j’étais son fils (en montrant une photo). Quand on se voit, il a pour moi une sorte d’affection. La Françafrique est une réalité. Beaucoup de gens sont morts parce que les services secrets éliminaient les gens. C’est présent dans plusieurs pays où il y a la CIA, le KGB, le SDEK et autres. Il y a beaucoup de livres là-dessus et tout récemment, Pascal Héraud et Jean Pierre Batte ont sorti « Françafrique ». Le livre de François Xavier Banchard « Au mépris des peuples » en est la synthèse. Ce que nous souhaitions, après avoir été des esclaves et des colonisés. L’Europe a eu son heure de gloire après cette période ; c’est grâce à la traite négrière que le château de Versailles a été bâti.

C’est justement dans cette dynamique que le président François Hollande a nommé le candidat recalé au Bénin, Lionel Zinsou, n’est-ce pas?

Je ne vais pas commenter ça.

Président Soglo, les anciens présidents que vous êtes, sont-ils bien traités ?

Je suis mal traité et il faut le dire. Je suis allé chez Konaré au Mali, il est dans un château qui est dans un domaine offert. Quand vous voyez Mandela, il a fait la prison et à sa sortie, l’Etat l’a pris en charge. Je veux avoir un local et avoir un cabinet pour travailler. Ce qui me reste de ma vie, c’est d’écrire ce que j’ai vécu.

Comment gérez-vous votre vie de retraité ?

J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie. Ce qui poussait le Cardinal Gantin à me demander : « Pourquoi ton père t’a donné deux prénoms aussi bizarres ?». Le fait de s’appeler Nicéphore, en grec, veut dire celui qui remporte des victoires. La première est la victoire sur la misère et ensuite contre l’ignorance et l’injustice. Je crois que si tu as ces éléments, tu peux avancer dans la vie. Moi, je ne peux pas dormir quand des gens souffrent.

Vous souffrez pendant que les populations souffrent en cette période de pluies ?

D’abord il y a une chose qui m’empêchait de dormir. C’étaient les enfants, car c’est eux qui constituent l’avenir de la nation. Si tu ne leur donnes pas l’occasion de se réaliser, ça m’empêche de dormir. J’ai eu la chance de rencontrer des gens merveilleux comme Aimé Césaire qui m’a envoyé cette dédicace : « Dire au président Nicéphore Soglo qui, par son exemple, restitue à l’Afrique sa dignité et lui balise les routes de l’avenir pour lui dire mes vœux, mon amitié et ma connaissance ».

Récemment, la Conférence épiscopale s’est prononcée sur la question de la sécurité. Soutenez-vous sa position ?

Quand on est à ce poste, il faut toujours avoir des gens qui jouent le rôle de « fou du roi », quelqu’un capable d’attirer ton attention sur certains points. Dans l’ancienne Rome, on disait à l’heure du triomphe, il y a toujours quelqu’un qui, aux côtés de César, lui disait de ne pas oublier qu’il est mortel.

Nicéphore Soglo comprend l’impatience des peuples et la prudence que doivent observer les dirigeants. S’il vous était donné de lancer un appel aux populations par rapport à leur impatience, que diriez-vous ?

C’est normal que quand quelqu’un souffre, il faut tout le temps lui expliquer ce que tu fais. Je crois que le rôle que doit jouer le ministre de l’économie et des finances, c’est de faire l’état des lieux ; de connaître la dette intérieure et extérieure qu’on te laisse pour qu’il n’y ait pas de contestations. Il faut demander aux organes dont personne ne met en doute ni la compétence ni l’impartialité de faire leur travail.

L’état des lieux conduit à rendre gorge, n’est-ce pas ?

C’est capital parce qu’on connait les fossoyeurs de l’économie. J’en connais certains qui se promènent et je me demande s’ils n’ont pas honte.

Vous pensez qu’il faut ressusciter les dossiers comme le PPEA II ?

Il faut ressusciter tous les dossiers de corruption parce que c’est ce qui affaiblit les entreprises humaines ; dès que tu mets la main dans la caisse et que tu as des biens mal acquis, on te manipule. Je crois que c’est capital.

Que direz-vous pour conclure cet entretien ?

Je suis optimiste. Il faut remettre le pays au travail le plus rapidement possible. J’ai été administrateur des banques et quand les banques ne tournaient plus, c’étaient les paysans qui étaient le socle de l’économie. Houphouët me donnait un exemple sur Abidjan où personne n’a le permis de construire. Quand tu construis dans ton village et que tu fais du cacao et autres, tu dois te battre pour son développement. Malgré la guerre civile qu’ils ont eue, le pays a une assise solide. Le vrai défi que nous avons après le climat, c’est celui de l’explosion urbaine. La moitié du monde vit dans des villes. Et ayant vécu aux Etats-Unis, pour ne pas avoir des villes de 200 km comme Los Angeles, il faut densifier en hauteur. Il faut avoir un plan d’urbanisme et qu’on puisse penser et donner des ressources. Je pense qu’il y a trois étages et le sous bassement de toute nation, c’est d’abord le village et la ville. C’est là-dessus qu’on bâtit la nation et les nations assemblées forment des fédérations. Le Nigéria et les grands pays l’ont. Ce qu’ils ont fait est que chaque entité a des ressources autonomes alors qu’on volait le peu d’argent qu’on avait.

Entretien réalisé par Gérard AGOGNON

aCotonou

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