L’abandon du franc CFA ne sera pas une panacée

L’abandon du franc CFA ne sera pas une panacée

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Si la création d’une nouvelle monnaie plus indépendante et plus adaptée ne manquerait pas d’intérêt ni de pertinence, il est totalement illusoire de faire croire que le salut des pays de la zone franc réside dans cette opération.

Par Julien Chongwang

Au sortir de la réunion semestrielle des ministres des finances de la zone franc qui s’est tenue du 8 au 9 avril 2016 à Yaoundé (Cameroun), toutes les parties prenantes ont montré de bonnes dispositions pour l’ouverture de discussions en vue de l’évolution du franc CFA (franc des colonies françaises d’Afrique, devenu maintenant franc de la communauté financière africaine) ; notamment dans ses rapports avec le trésor français et avec la monnaie unique européenne, l’euro. De plus en plus d’économistes et d’observateurs d’Afrique et d’ailleurs estiment en effet que l’arrimage de cette monnaie à l’euro la rend trop forte et constitue par conséquent un frein pour le développement des pays qui l’utilisent. Ils dénoncent aussi cette dépendance vis-à-vis de la France qui détient encore la planche à billets et qui garde par-devers elle 50% des réserves de change des 14 pays de la zone franc, regroupés au sein de la CEMAC en Afrique centrale et de l’UEMOA en Afrique de l’ouest. Pour beaucoup, après bientôt 60 ans d’indépendance, il est désormais temps pour les Etats membres de la zone franc de s’émanciper de la tutelle de la France et de l’Euro en créant une nouvelle monnaie qui épouse les contours de leurs besoins.

Tout cela est très beau et ne manque sûrement pas de pertinence. Bien au contraire. Mais, la question que l’on est en droit de se poser est celle de savoir s’il est vraiment juste de faire (ou de vouloir faire) endosser à l’existence du franc CFA ou à l’inexistence d’une monnaie indépendante pour les pays de la zone franc la principale responsabilité de l’impossible décollage économique et de l’improbable développement social que connaissent les ex-colonies françaises d’Afrique centrale et d’Afrique de l’ouest.

Indice de développement humain

Si d’autres anciennes colonies françaises comme la Guinée (franc guinéen), Mauritanie (ouguiya), Madagascar (ariary) s’en sortaient mieux sur le plan du développement économique et social avec leurs systèmes monétaires réputés libres et indépendants, l’on délivrerait sans hésiter un blanc-seing aux tenants de cette hypothèse qui gagne en popularité ces dernières années un peu partout sur le continent.

Si les anciennes colonies de puissances autres que la France, à l’instar du Ghana, du Libéria, de la Gambie, de la Zambie, de l’Angola, du Zimbabwe, du Kenya, de la République démocratique du Congo, etc. qui sont entièrement maîtresses de leurs monnaies, connaissaient un meilleur sort que celui des pays de la zone Franc, l’on se plierait volontiers face à la thèse de l’abandon illico presto du franc CFA avec l’assurance de déboucher dès le lendemain sur un mieux-être de nos peuples.

Mais, les réalités quotidiennes se situent à mille lieues d’un tel schéma. Elles révèlent que beaucoup de ces pays monétairement indépendants essuient à peu près exactement les mêmes difficultés sociales et économiques que leurs homologues de la zone franc ; tandis que d’autres affichent carrément un indice de développement humain bien inférieur à celui de la plupart des pays de la zone franc. A titre d’exemple, dans l’édition 2015 de l’indice de développement humain produit par le Programme des Nations unis pour le développement (PNUD), le Gabon, pays de la zone Franc, arrive en troisième position parmi les pays de l’Afrique subsaharienne, derrière les Seychelles et le Botswana ; suivi par l’Afrique du Sud, le Cap Vert, la Namibie et le Congo, autre pays de la zone franc.

Indépendance monétaire

Par ailleurs, selon le classement des 25 pays les plus pauvres du monde dressé par le Fonds monétaire international (FMI) en 2015, les cinq pays les plus pauvres sont, dans l’ordre décroissant : le Burundi, la République centrafricaine (RCA), le Malawi, la Gambie et Madagascar. Soit quatre pays jouissant d’une indépendance monétaire pour un seul pays de la zone franc (la RCA). Plus généralement, la liste des 25 pays en question ne comprend que neuf Etats de la zone franc (RCA, Niger, Congo, Togo, Guinée Bissau, Burkina Faso, Mali, Bénin, Sénégal) ; les 16 autres étant des pays ayant les coudées franches sur le plan monétaire et financier.

Bien entendu, il n’est aucunement question ici de défendre le statut quo financier et monétaire des anciennes colonies françaises d’Afrique de l’ouest et de d’Afrique centrale. Loin s’en faut… L’indépendance monétaire des Etats est une conséquence logique et sine qua non de leur indépendance réelle. Et il n’est plus concevable qu’autant d’argent de la zone franc repose dans les caisses du trésor français cependant que les pays propriétaires sont exsangues et s’endettent à tire-larigot auprès de la même France pour la réalisation de banales infrastructures comme des écoles, des hôpitaux ou des adductions d’eau. Il y a là une manifeste indécence… Il est tout aussi admissible que ces Etats dits indépendants ne soient pas maîtres de l’émission de leur monnaie lorsque le besoin se fait sentir, tout simplement parce que leur planche à billet est hors de leur portée.

Il s’agit plutôt de souligner, sur la base des exemples et comparaisons que nous avons présentés plus haut, que la dépendance des pays d’Afrique de l’ouest et d’Afrique centrale vis-à-vis de la France et de l’euro ne saurait être présentée comme la principale (ou l’une des principales) pesanteur(s) qui contrarie(ent) les efforts de développement des pays qui utilisent cette monnaie.

Pétrole et ressources

Ce n’est tout de même pas la faute à la monnaie si un pays comme le Gabon, en 56 ans d’indépendance, n’est pas parvenu à sortir ses moins de deux millions d’habitants de la pauvreté alors qu’il est depuis fort longtemps un grand producteur de pétrole doublé d’immenses ressources minières et forestières de toutes sortes. Qu’a-t-on fait des revenus de ces ressources ?

Ce n’est sûrement pas non plus la faute à la monnaie si les revenus du pétrole camerounais, exploité depuis 1977, n’étaient pas reversés au trésor public jusqu’au début des années 2000, sans que personne ne puisse dire à quoi ils avaient servi… Alors que le pays, depuis toujours, manque de routes dignes de ce nom ; pendant que les hôpitaux, quand ils existent, sont sous-équipés et sont devenus des mouroirs ; tandis que les élèves de nombreuses localités font l’école sous l’arbre faute de salles de classe.

Il est tout aussi évident que ce n’est pas la faute à la monnaie si plus de la moitié des seulement quatre millions de Congolais vivent en dessous du seuil de la pauvreté alors que leur pays est le quatrième producteur de pétrole d’Afrique et exploite de nombreuses autres ressources naturelles depuis l’indépendance.

Ce n’est enfin pas la faute à la monnaie si les soins de santé en Afrique restent un luxe presque 60 ans après les indépendances ; avec, à la clé, plein de patients qui continuent à mourir pour les pathologies les plus bénignes ou pour n’avoir pas été en mesure de se payer les tout premiers soins dans un dispensaire. Alors qu’une étude très pointue démontre qu’une bonne gouvernance dans le, secteur minier peut permettre d’assurer sans difficulté la couverture maladie universelle dans les pays du continent.

Dirigeants et représentants

Cette énumération qu’on peut étendre à volonté en prenant des exemples dans n’importe quel pays du continent montre, s’il en est encore besoin, que le mal numéro un du continent africain, n’a pas un nom autre que la gouvernance. Inutile de chercher midi à quatorze heures.

Il se trouve tout simplement que partout en Afrique subsaharienne, les dirigeants successifs n’ont pas toujours planifié et organisé l’exploitation des ressources du sol et du sous-sol dans un but d’intérêt général et de développement économique et social des Etats, mais plus souvent pour servir des intérêts étrangers ou individuels… Car, pour plusieurs raisons, ils ne sont malheureusement pas toujours au service des pays qu’ils dirigent. Pour le comprendre, il suffit de se rappeler Lionel Zinsou (malheureux candidat à la dernière élection présidentielle au Bénin) pour qui « l’Afrique appartient à la France ». Un résumé clair de son orientation politique s’il avait finalement été élu…

En somme qu’on ait le courage de se le dire : même en ayant la monnaie la plus indépendante et la plus convenable et favorable qui soit, les pays africains ne verront pas le bout du tunnel tant qu’ils seront dirigés par des hommes d’Etat, des dirigeants et des représentants fourbes pour qui le bien-être des populations et le développement économique et social du pays sont les deux derniers soucis.

aCotonou

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