Ousmane Alédji à propos de l’institutionnalisation du Cnac : «C’est d’abord une...

Ousmane Alédji à propos de l’institutionnalisation du Cnac : «C’est d’abord une question d’esprit et de mentalité… »

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Dramaturge, metteur en scène et entrepreneur culturel, Ousmane Alédji, directeur du centre culturel Artisttik Africa plaide pour l’institutionnalisation du Conseil National des Arts et de la Culture (Cnac). Ousmane Alédji invite l’Etat à tenir compte de l’institutionnalisation du Cnac dans le cadre des réformes institutionnelles et politiques entreprises depuis peu.

Dans le cadre des réformes institutionnelles et politiques, vous plaidez pour le retour du Conseil National des Arts et Culture, et pour cela, vous souhaitez d’ailleurs qu’on en fasse une institution. Une telle démarche est-elle pertinente aujourd’hui où certains appellent à la réduction du train de vie de l’Etat ?

Ousmane Alédji : D’abord, je tiens à faire quelques préalables avant de rentrer dans le vif du sujet. J’ai promis ne pas m’exprimer avant les 100 jours considérés comme la période de grâce que l’on concède à tout système qui s’installe. Donc je précise que je ne parle pas à titre de critiques, je participe à un débat d’idées et je souhaite faire des contributions. J’ai la faiblesse de croire que la projection des idées est nécessaire pour un débat citoyen de qualité. Une dernière chose, je ne postule à aucun poste au sein de cette commission et je ne suis demandeur de rien. J’espère avoir été clair.
Cela dit, de quoi s’agit-il ? D’un projet de révision de la constitution et de l’actualisation des institutions qui gouvernent ce pays. Je fais observer que nous avons des institutions pour tous les secteurs sauf le secteur culturel. Je parle d’institutions indépendantes de toute tutelle. La culture n’en a pas alors que le Bénin est l’un des rares pays qui dispose encore d’une culture à quatre haies. C’est-à-dire qu’en dehors des pays de l’Amérique Latine et quelques pays asiatiques, ça n’existe plus. C’est donc un privilège rare que d’être béninois. Un privilège dont nous ne profitons pas parce que nos dirigeants respectifs se ressemblent. Au Bénin on mesure la réussite d’un gouvernement à l’aune des kilomètres de routes et de rues pavées que ce gouvernement a réalisé. C’est hallucinant ! Et, les uns relaient les autres. Il faut arrêter avec ça. Aucun gouvernement n’y arrivera sans la culture. Aucun ! Vous pouvez l’écrire. Le miracle est possible peut-être dans d’autres secteurs mais dans le secteur culturel ce miracle a une définition connue : créativité, investissement et suivi.

En s’appuyant sur la culture on peut donc sortir notre pays de l’ornière du  sous-développement ?

Bien sûr ! Qu’avons-nous d’autre de singulier ? Avec quoi pouvons-nous intéresser, j’allais dire, séduire les autres ?
Avec le coton ? Vous voulez rire ? Ca fabrique quelques bourgeois et le reste est plus misérable que l’ont été leurs pères et leurs grands-pères. Vous n’êtes pas au courant que les autres subventionnent massivement leurs agricultures ?

La culture est donc selon vous la solution ?

Vous semblez dubitatif. Quand l’avons-nous essayée ? Quand lui avons-nous donné sa chance ? Nous n’étions pas représentés à la conférence nationale des forces vives de la nation, le résultat nous le connaissons. On veut réviser la constitution, actualiser le fonctionnement de l’ensemble de nos institutions, on parle de tout sauf de culture dans un Bénin réputé pour ses vodous et où l’on prête serment sur les mânes de nos ancêtres. Soyons un peu sérieux.

Vous voulez que les professionnels du secteur culturel soient représentés dans une commission dite déjà pléthorique ?

Parce que c’est pléthorique il faut sacrifier encore la culture pour les 26 prochaines années ? En quoi sommes-nous responsables du remplissage d’une commission et pourquoi tout doit se faire aux dépends de la culture dans un Bénin qui n’a de nom et de salut que grâce à sa culture ?

Vous plaidez pour l’institutionnalisation du Cnac mais au-delà, qu’attendez-vous concrètement de cette commission ?

Qu’elle serve la cause du peuple et non un projet politique. Le projet politique du Président de la République actuel peut être contesté et remis en cause par son successeur et ainsi de suite. C’est un cercle vicieux. Ils ont l’obligation non seulement de corriger mais d’anticiper, de nous projeter si ce n’est dans le siècle à venir, au moins dans les 25 prochaines années. Et, j’insiste, sans la culture, ils auront œuvré en vain.

Imaginons un instant qu’il vous ait demandé de leur envoyer vos propositions. Que peut-on retenir ?

Vous voulez me faire travailler en vrac maintenant? (Rires) Sérieusement ! C’est d’abord une question d’esprit et de mentalité, ensuite viennent la volonté politique et les orientations fortes. C’est seulement après ces préalables qu’interviennent les projets et les programmes. Tant que l’esprit n’a pas établi la dimension culturelle pour base du
développement d’un pays comme le Bénin, le bavardage n’est pas nécessaire. Et l’institutionnalisation du Conseil National des Arts et de la Culture serait un signal fort qui non seulement rassurerait les professionnels du secteur mais consacrerait un creuset officiel de propositions dont profiterait le gouvernement pour élaborer ses politiques à destination de nos populations.

Pensez-vous vraiment monsieur Alédji qu’avec les moyens financiers, sans le Cnac le gouvernement ne pourra pas sortir notre culture de sa léthargie ?

Justement, la question n’est pas d’abord financière. Si ce n’était que ça, sans une prise en charge structurelle du secteur, monsieur Yayi Boni l’aurait réussi. Il a été généreux avec nous ce monsieur. Yayi n’est pas mon ami, j’ai toujours refusé de répondre à ses appels maladroits parce que je considère que la générosité n’est pas responsable. Un Etat n’a pas
à être généreux, il prend ses responsabilités. Ce n’est pas parce qu’on a une 4×4 et qu’on a chanté une fois à la télé qu’on a un boulot. Vous n’êtes pas dérangé vous de voir des artistes appelés à l’aide quand ils manquent de nivaquine ? Certains font trente  ans de carrière et réalisent au soir  de leur parcours que le simple gari, leur diner de tous les soirs, est plus lourd que leur portefeuille ; d’autres meurent, seuls, dans le dénuement total, abandonnés de tous. Bref ! Quand on est généreux, on fait des courtisans mais quand on est responsable, on fait des règles. D’où la nécessité pour nous d’avoir une institution culturelle indépendante qui élabore des règles et des mécanismes de suivi pour une gouvernance culturelle structurée de ce pays. Cela nous éviterait le gaspillage des ressources publiques mais aussi des errements et des errances que nous observons depuis 26 ans.

Quelle serait l’ossature du Cnac, une institution forte comme vous la rêvez ?

Je vais vous surprendre peut-être, savez-vous que l’éducation est un élément de la culture ? J’ai rencontré le Ministre Lucien KOKOU à la soirée de l’Europe. Il est disposé pour débattre de la possibilité d’intégrer l’enseignement des arts dans le système éducatif national au moins à partir du secondaire. Qui va lui faire les propositions, moi ? A quel titre… J’ai lu dans la presse le projet de création de la zone franche du savoir et de l’innovation. On est en plein dans la culture. Ce projet relève du domaine des économies créatives et des industries culturelles en ce sens que ça va générer des créations, donc des brevets et des propriétés intellectuelles. Je veux dire que le Cnac devrait être une institution inclusive qui intègre une notion contemporaine de la culture aussi bien dans sa composition que dans son fonctionnement. Nous pouvons-nous inspirer du manuel de procédure et des documents du Conseil National des Arts du Canada. Ce n’est pas compliqué à obtenir.

Le gouvernement vient de supprimer des organes dits budgétivores. Et s’il vous oppose la question de la rationalisation des ressources publiques ?

Et je le soutiens. J’applaudis avec le plat des pieds. Vous avez dit ‘’organes budgétivores’’. Il y en avait partout ; à la pelle. Moi je vous parle d’une institution indispensable pour notre pays. Je vous parle d’un Bénin en avance sur plusieurs pays d’Afrique. Un Bénin où un instituteur ne pourrait plus devenir ministre de la culture. Une petite pique au gouvernement actuel, pourquoi pas, même si j’y ai des amis. Je veux leur dire que le tourisme est un produit culturel. De la dynamique artistique et culturelle dépend le tourisme. Créer un ministère du Tourisme et de la Culture n’est pas banal, c’est même une incongruité. Voilà, j’ai dit.

Là-dessus, croyez-vous qu’un acteur culturel puisse réussir à la tête du ministère de la culture puisqu’il y a souvent une guerre de leadership en votre sein quand il s’agit de la cause commune qu’est la culture ?

Citez-moi une seule corporation où il n’y a pas de conflits. Regardez les sportifs. D’abord, le concept d’acteurs culturels est un concept galvaudé car n’importe qui peut se lever aujourd’hui pour devenir acteur culturel. Donc c’est une terminologie qui ne correspond plus à mon analyse de l’environnement béninois. Je parlerai des professionnels du secteur culturel. Pourquoi un professionnel du secteur culturel ne pourrait pas diriger le département de la culture. Pourquoi, il ne serait pas bon pour s’occuper de son secteur ? Parce qu’il n’a pas un doctorat ? Le Brésil a eu Gilberto Gil, le Sénégal Yousour N’dour et la Côte d’Ivoire Zaadi Zaourou. Nous sommes aujourd’hui à l’ère de la promotion des compétences. Du reste, c’est l’obsession déclarée du chef de l’Etat. Je précise que nul n’est compétent à tout faire. Les compétences sont sectorielles. Aujourd’hui, il y a des spécialistes dans le secteur culturel. Des experts culturels béninois sont sollicités par des institutions internationales. Vous me pardonnerez de prendre mon exemple, j’ai travaillé pour la francophonie pendant huit ans et pas que ça ; Marie-Cécile Zinsou est membre du collège des commissaires de la biennale de Dak’art 2016, Fadaïro enseigne dans le monde entier, Akoha Bienvenue s’occupe de son conservatoire des danses royales depuis dix ans, c’est un universitaire mais aussi un directeur artistique bref ! Notre faiblesse  est politique. Nous n’y sommes pas et ceux qui y sont ont peur de travailler avec des libres penseurs. Le besoin d’exercer le contrôle fait le politicien. C’est petit mais on y peut rien. Je vais dire deux choses pour conclure. La première : ce pays nous appartient à tous. C’est pour cela que nous nous battons, c’est pour cela que nous faisons des propositions. Les combats que nous fuyons, nos enfants viendront les mener. Donc, quand le débat a lieu, il faut y prendre part sans trop se donner de l’importance. Je parlerai ensuite à mes collègues professionnels de la culture. Nos problèmes sont politiques et les solutions sont politiques. Tant qu’il n’y a pas de volonté politique affichée gardons-nous de toute compromission, le combat n’est pas gagné. J’observe que nous applaudissons trop vite, que nous dansons trop vite, que nous chantons trop vite, que nous nous aplatissons trop vite. Je nous invite à un peu plus de résistance.

Source : Jaimelaculture

Matin Libre

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