Erection des espaces culturels au Bénin: L’Etat absent, des promoteurs sauvent les...

Erection des espaces culturels au Bénin: L’Etat absent, des promoteurs sauvent les meubles

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En attendant que l’Etat se décide à agir pour l’érection des espaces culturels au Bénin, des promoteurs privés peu soutenus se battent pour offrir un cadre de diffusion des créations. Mais à quel prix ?

«De 2006 à 2016, l’Etat béninois a investi près de 20 milliards de francs CFA pour la création, la production et la promotion de la culture à travers le Fonds d’aide à la culture. Mais il se pose un problème de vision stratégique et un manque de souci de retour sur investissement. Quand on parle d’économie de la culture ou qu’on veuille évaluer l’impact de la culture dans le développement socio-économique, il faut forcément favoriser la diffusion et la consommation des œuvres artistiques». Espéra

Donouvossi, administrateur culturel de formation est déçu des investissements sans retour dans le secteur culturel au Bénin ces dernières années. Mais il n’est pas le seul. Comme lui, plusieurs artistes ont dénoncé courant mai-juin 2016, la gestion faite des fonds alloués au secteur avec une absence d’impacts. La revendication a été si poussée qu’une plate-forme dite Wanilo a vu le jour pour protester publiquement et exiger la réorganisation du secteur.
Ces dernières années, le Bénin a beaucoup fait parler de sa culture à travers le monde. Nombre d’acteurs culturels émergent dans leurs domaines respectifs et projettent une image rayonnante de ce pays dont la richesse culturelle fait l’unanimité. Mais ce n’est pas pour autant que tout est rose. Les artistes manquent d’espaces d’expression artistique. Pas de théâtre national, aucune salle de spectacle digne du nom dans le domaine public. Dans le privé, des initiatives ont vu le jour. Mais souvent mal ou pas accompagnées, certaines ont disparu et d’autres, abandonnées à la charge exclusive de leurs promoteurs qui se battent tant bien que mal pour résister. Pour l’heure, ce sont des espaces culturels étrangers (notamment les centres culturels français et chinois) qui offrent la meilleure technicité.

Les promoteurs privés volent au secours, mais…

Entrepreneur culturel et ancien directeur du Festival international de théâtre du Bénin (Fitheb), metteur en scène, écrivain et dramaturge,
Ousmane Alédji ne nie pas l’appui des centres culturels étrangers et observe que «L’institut français contribue pour beaucoup dans la formation des artistes béninois et dans la diffusion des productions artistiques au Bénin et à l’étranger». Mais c’est aussi vrai que «c’est une institution étrangère qui a son cahier des charges et ses impératifs propres. Sachons-nous garder de lui en demander trop», plaide l’entrepreneur culturel. Grâce à son centre culturel Arttistik Africa, il est perçu comme un visionnaire et son action jugée salutaire. C’est à lui que le Bénin doit aujourd’hui le plus grand espace d’expression artistique. L’idée a germé, selon lui, depuis 2002 à Limoges aux côtés de son ami Eric Premel, avant de prendre corps quelques années plus tard. «Je cherchais une solution de contournement des réseaux. Je voulais être souverain. Je veux dire que le créateur voulait être libre de choisir ses sujets, de penser, de créer et de diffuser sans les pressions et les stress que lui infligent le respect des règles décidées par d’autres», confesse-t-il. Son centre a déjà vu défiler de nombreuses personnalités dont l’ancien président de la République, Nicéphore Dieudonné Soglo qui n’en dit que du bien.
Dans la commune d’Abomey-Calavi, l’une des plus grandes du pays, il n’existe aucune infrastructure publique pour la diffusion des œuvres artistiques. Pour combler ce vide, Tony
Gnambodè, un jeune acteur culturel a entrepris, il y a quelques années, l’érection d’un centre culturel : l’Espace Mayton. «Ce centre a été créé pour répondre à deux problèmes : combler le vide d’espaces de diffusion car on peut compter du bout des doigts le nombre d’espaces qui existe au Bénin, ce qui contraint les créateurs à diffuser tout au plus leurs créations alors qu’un spectacle doit être joué au moins 100 fois. Le second volet concerne les résidences. Les créateurs pour être performants, pour faire un chef-d’œuvre, ont besoin d’un espace où ils seront ensemble pour bien créer. Cela n’existe pratiquement pas au Bénin. Il faut donc créer un endroit où les artistes vont séjourner le temps de créer…», explique Tony Gnambodè. A ces deux raisons, il ajoute le manque de lieu de répétition et un cadre de distraction pour les étudiants et la population de la commune d’Abomey-Calavi qui est obligée de se déplacer pour suivre les spectacles à Cotonou. Depuis lors, le centre abrite toutes sortes de manifestations et permet aux étudiants de l’Université d’Abomey-Calavi, le plus grand centre universitaire du Bénin, de bénéficier d’une programmation culturelle hebdomadaire ou mensuelle selon les périodes.

La souveraineté éprouvée

«Le besoin est là et l’Etat manque de vision», regrette Espéra Donouvossi. «L’Etat fait ce qu’il peut à travers le Fonds d’aide à la Culture. Nous, nous rêvons grand. L’Etat n’est pas responsable de nos rêves. En attendant qu’il prenne la juste mesure des choses, nous avançons. Nous ne l’attendrons pas pour avancer. Il finira par prendre le train en marche», lance Ousmane Alédji. Sur cette même préoccupation, Espéra Donouvossi fait observer que «Les centres culturels étrangers (américains, chinois et français) s’imposent au Bénin. Ce qui est une faiblesse de souveraineté. Il a fallu que certains privés comme Arttistik Africa, Espace Tchiff, Médiathèque de la Diaspora, Centre Lobozounkpa, Fondation Zinsou, Espace Mayton et quelques autres s’impliquent pour déconcentrer les centres culturels étrangers».
Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir essayé. L’Etat a englouti depuis plus de 20 ans à travers la Loterie nationale du Bénin, des investissements énormes pour doter chacun des anciens démembrements administratifs d’une Maison des jeunes et de loisirs. Et si à ce jour, dans des centres urbains et périurbains, ces maisons érigées à grand frais avec l’argent du contribuable résistent et sont devenus les seuls lieux d’expression culturelle, dans d’autres localités, elles ont été abandonnées à la ruine, sans espoir d’une réhabilitation imminente.

«Nous n’y apportons pas ce que le peuple veut»

A l’opposé de ces deux acteurs culturels, le comédien Didier Sèdoha Nassangandé pense que le problème des espaces culturels est le moindre mal. Des espaces, quoi qu’infimes et techniquement peu fiables, existent dans la plupart des localités (les maisons des jeunes par exemple), sans oublier les salles de fête et de spectacle de grande capacité dont disposent certains lycées et collèges. Ces espaces peuvent constituer un début de solution, soutient le jeune comédien. «Nous n’y apportons pas ce que le peuple veut», pense-t-il.
Si on s’en tient aux explications de Tony Gnambodè, la situation actuelle du Bénin est tout simplement catastrophique car l’artiste n’est rien sans espaces culturels. «Tout part de là. Il faut d’abord des salles de spectacles et bien équipées et après cela, investir dans la formation des acteurs, la création et la diffusion», insiste ce promoteur culturel. Pour lui, il serait bon pour l’Etat de donner vie aux espaces privés et publics qui existent à travers leur équipement, leur animation et mettre un personnel outillé dans leur gestion. Il faut aussi une vision, ajoute Espéra Donouvossi. «A quoi ça sert d’investir des dizaines de milliards comme aide à la culture quand on ne met en place aucune stratégie fiable d’espace de diffusion ? Des œuvres qui sont créées et gardées dans les maisons ne servent à personne et n’ajoutent aucune valeur au produit intérieur brut», opine cet administrateur culturel.
Pendant ce temps, les acteurs privés jouent la carte de la minutie. Rien n’est fait ou laissé au hasard. Si l’espace Mayton est implanté dans la plus peuplée des communes du Bénin, Arttistik-Africa lui a pris ses quartiers généraux dans l’un des quartiers les plus peuplés de la cité économique du pays. Et à Ousmane Alédji de préciser que ce centre est pensé pour être une cuisine géante dans laquelle se croisent créateurs et publics. «Nous sommes les premiers et nous occupons une place de choix dans l’esprit des gens si j’en juge par le respect et le soutien qu’ils nous témoignent», ajoute-t-il.
«Nous voulons créer et renforcer le lien créateurs-publics dans des lieux où ce lien est encore superflu ou inexistant. Agla est tout indiqué. C’est l’un des quartiers les plus peuplés de Cotonou. C’est aussi l’un des plus marginaux, aucune infrastructure publique majeure, l’un des quartiers les plus pauvres. Avant notre centre, cette portion importante de Béninois n’avait pas droit à l’Art contemporain. Elle ne connaissait pas ses artistes. La preuve que nous avons eu raison se fait tous les soirs. Nos salles sont presque toujours pleines et nous ne faisons pas d’efforts particuliers», détaille Ousmane Alédji.

Solutions…

«Ce qu’il faut et de toute urgence, c’est d’accompagner les initiatives privées qui existent. Une enveloppe consistante devrait être apportée aux promoteurs d’espaces culturels et qui respectent un certain nombre de critères d’architecture dans la construction de leurs espaces. Il ne s’agira pas de financer totalement les initiatives privées mais juste accompagner les promoteurs privés à achever leurs projets. Si l’Etat n’en a pas les capacités conceptuelles, il urge de soutenir les acteurs privés qui y jettent leurs ressources», propose Espéra Donouvossi.
A l’Etat, Didier Sèdoha Nassangandé demande aussi de professionnaliser l’existant, surtout au plan technique. «Ma proposition est que le gouvernement signe un contrat avec les espaces qui existent pour que les créations et les diffusions de spectacle qu’il finance via la Fonds d’aide à la Culture puisse passer par les espaces. Cela doit être une exigence lors de la signature des contrats avec les bénéficiaires. Ce qui va contraindre ces derniers à diffuser leurs spectacles et fera vivre les espaces», indique Tony Gnambodè.
Et même si l’Etat a un rôle important à y jouer, les acteurs privés ont besoin d’exigence. «Soyons plus exigeants vis- à-vis de nous-mêmes. Je parle surtout aux créateurs. Pensons large. Rêvons monde. Mettons-nous en danger. Il n’y a pas une école où l’on apprend à rêver et nous sommes autant capables que les autres de tenir debout sur nos jambes et de défier la terre», conseille
Ousmane Alédji. «L’Etat doit aussi accompagner les grands collèges et lycées du pays à se doter d’un espace culturel pour les activités artistiques et culturelles. Pareil pour les campus universitaires où il faut aménager un espace dédié aux arts et à la culture. Enfin, il faut repenser et mettre en place un nouveau plan de construction du théâtre national», conclut Espéra Donouvossi.

Josué F. MEHOUENOU

aCotonou

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