Christine Gnimagnon Adjahi, conteuse: « Un peuple qui perd ses valeurs, meurt...

Christine Gnimagnon Adjahi, conteuse: « Un peuple qui perd ses valeurs, meurt à petit feu »

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Docteur ès lettres et enseignante à la retraite, la franco-béninoise Christine Gnimagnon Adjahi se consacre depuis 2000 à la littérature. Conteuse de grande renommée, la femme de lettres, Christine Gnimagnon Adahi parle dans l’entretien qui suit de ‘’La force du destin de Baï’’ , sa dernière œuvre en date.

L’Evénement Précis : Qui est Christine Gnimagnon Adjahi ?

Christine Gnimagnon Adjahi : Je m’appelle Christine Gnimagnon, épouse Adjahi. J’ai 70 ans et je suis originaire d’Abomey. Je vis en France depuis une quarantaine d’années. J’y ai fait mes études universitaires et j’ai eu le doctorat en géographie. J’ai fait toute ma carrière là-bas en tant que professeur certifié en documentation. Maintenant, je suis à la retraite et je me consacre à la découverte de la tradition orale de mon pays et surtout à sa sauvegarde. Cela m’amène à être tout le temps au pays, à aller dans les villages dont les sages existent encore et ont toujours les connaissances que nous sommes en train de perdre. J’y vais pour les écouter, et ça me donne l’occasion d’écrire des livres de contes de chez nous, pour que la tradition orale resurgisse et ne se perde pas.

Parlez-nous de ‘’La force du destin de Baï’’, votre œuvre récemment mise sur le marché.
C’est un livre que j’avais en tête depuis quelques années. J’ai eu un parcours très particulier dans la vie. Comme beaucoup de jeunes filles de mon âge à l’époque, on était au village dans la grande famille. Mon père, comme tous les papas , était polygame. Nous étions 15 enfants et j’étais la 13e du ‘’paquet’’ et rien ne me destinait à sortir du village et à aller à l’école. Donc, c’est ce destin particulier que j’ai voulu retracer dans ce livre, parce que quand j’avais l’âge de 5ans, mon papa m’avait déjà promise en mariage à un de ses vieux amis pour sceller leur amitié. Pour lui, c’était tout à fait normal. Ce monsieur de 50 ans attendait que je grandisse, mais le destin a voulu que je lui échappe, que je quitte le village, et vous découvrirez dans le livre pourquoi je suis partie du village. Une fois hors du village, j’ai été à l’école par un hasard aussi parce que mon oncle maternel à qui je rends hommage dans le livre, est venu me chercher au village après le décès de mon papa. Normalement, ce n’était pas moi qui devrais partir avec lui. Vous comprendrez dans le livre, pourquoi ça a été moi, et puis après, j’ai fait le reste avec beaucoup de difficultés, parce que vous savez qu’à l’époque, il faut payer les études. Ma maman n’avait pas les moyens et c’est l’oncle qui m’a prise en charge, nous sommes partis du Bénin après, on est revenu dans des circonstances un peu difficiles de la Côte d’Ivoire, et puis après j’ai suivi ma scolarité au cours secondaire notre dame des apôtres. Vous découvrirez les petits secrets de ma réussite dans le livre.

Qu’est-ce qui caractérise ‘’La force du destin de Baï’’ ?
Les caractéristiques de ce destin particulier de Baï, c’est d’abord la rage de vouloir réussir. C’est ça qui a guidé toute ma scolarité. Je n’avais qu’une envie, celle de m’en sortir et de réussir. J’explique aussi dans le livre comment celui qui est mon mari actuellement et moi, nous nous sommes rencontrés très tôt, mais pourtant nous avons vécu une amitié saine jusqu’au moment où nous avons décidé, tous les deux, de nous unir. Ce sont des choses que les jeunes d’aujourd’hui doivent comprendre. Quand on aime quelqu’un et quelqu’un vous aime, il vous respecte d’abord, et on n’est pas obligé de passer par le sexe pour lui prouver qu’on l’aime. Ça aussi, c’est quelque chose de particulier que les jeunes peuvent découvrir dans le livre. Et après mon séjour en France, la France qu’on nous fait miroiter tant, que tout le monde rêve de la découvrir, mais la vraie France, je l’explique dans l’œuvre. Tout ce que j’ai vécu là-bas, les difficultés auxquelles on se trouve confronté quand on arrive là-bas, tout est expliqué.

Quel plus apporte cette œuvre aux Béninois?
C’est vrai qu’au pays, je suis connue beaucoup pour les contes parce que ça fait des années que je rabâche qu’il faut sauver la tradition orale, qu’il faut que vous les jeunes maintenant, vous découvriez les contes de chez nous et que vos enfants puissent en bénéficier plus tard comme moi j’ai eu l’occasion d’en bénéficier quand j’étais jeune. Donc, beaucoup me connaissent pour les contes, pour le festival des contes que j’organise au Bénin tous les deux ans. C’est la première fois que je mets sur le marché une œuvre qui n’est pas un livre de contes. C’est pour montrer aussi que la littérature est à la portée de nous tous, qu’il suffit de s’y mettre, de vouloir faire passer un message. Et moi, ce message que j’ai voulu passer à travers ‘’La force du destin de Baï », c’est tout simplement un message d’espoir, et aussi un message d’optimisme. Même quand vous rencontrez des difficultés dans la vie, il ne faut jamais baisser les bras, la persévérance paie toujours.

‘’La force du destin de Baï’’ est à classer dans quel genre littéraire?
C’est un peu un récit autobiographique, c’est un témoignage de vie, c’est un témoignage vrai. Ce n’est pas du tout de la fiction.

Comment se présente le livre ?
Le livre se présente en trois parties. Il y a d’abord la vie au village. Beaucoup s’y reconnaîtront s’ils ont vécu au village, après, il y a eu la découverte d’une grande ville. J’explique un peu le nom de cette ville. Dans la deuxième partie, il y a ma vie, mes études à l’extérieur du Bénin et mon départ en France et tout ce qui est lié à ces différents mouvements.

Un mot du préfacier de l’œuvre et des éditions qui la publient?
L’œuvre est préfacée par Berthe Yéchénou, professeur de philosophie au Bénin et inspectrice de l’enseignement secondaire. Elle a été publiée à Paris, aux Editions Pascal.

Quelles sont les autres œuvres à votre actif ?
Comme je le disais, au Bénin, beaucoup me connaissent pour les contes. Donc effectivement, c’était mon premier combat, faire resurgir les contes de chez nous, parce que nous étudions bien les fables de La Fontaine, des contes de Grimm, etc, mais les contes de chez nous, les jeunes actuellement ne les connaissent pas beaucoup, tout simplement parce que les parents ne les racontent plus. Moi, j’essaie de mettre à la disposition des parents, des livres de contes dans lesquels ils peuvent puiser des histoires à raconter aux enfants. Il ne faut pas les laisser que devant les feuilletons, c’est dommage. Il faut aussi leur donner l’habitude de s’initier à la racine de leur culture, ça passe aussi par les contes et les proverbes, tout ça, c’est important. Donc j’ai publié 5 livres jusqu’à ce jour. La première est intitulée ‘’Dômassé’’, c’est un recueil de 22 contes publié à Paris aux Editions l’Harmattan ,en l’an 2000. Ensuite, il y a eu ‘’Le pacte des animaux’’, qui est un peu un récit bilingue. J’ai voulu le faire ainsi parce que les Béninois, surtout ceux de la diaspora ne savent pas écrire leur langue, ils savent la parler parfaitement, mais la lire, tant que ce n’est pas écrit avec l’alphabet français, on n’y arrive pas, alors que nous avons aussi notre alphabet. Pour faire connaître cela, j’ai choisi d’écrire en Fon et en français. Après, il y a eu ‘’Le lièvre et le singe’’ (Azwi kpo zinyo kpo), après il y a eu ‘’Le forgeron magicien’’ qui a été publié aussi aux Editions l’Harmattan et puis en 2007, j’ai eu l’occasion de me rendre au Canada pour un festival des contes et un salon du livre. J’étais invitée pour représenter l’Afrique. Là, il y a une maison d’édition qui est tombée amoureuse de l’une des histoires que j’ai eu à écrire, et elle m’a demandé de la lui envoyer par écrit, ce que j’ai fait, et ça a donné le 5e livre qui s’appelle ‘’Pourquoi le ciel s’éloigna de la terre ?’’. C’est en français, anglais et arabe. Ces 5 livres viennent s’ajouter au tout nouveau qu’est ‘’La force du destin de Baï’’.

Après la publication de cet ouvrage, quel sera la suite ?
Vous savez, une fois quand on a commencé à écrire, on n’a qu’une envie, c’est écrire d’autres choses. Donc, j’ai en gestation, deux projets dans ma tête. Vous serez peut être le premier à le savoir. Mon prochain écrit portera sur les ‘’Zémidjan’’ et le suivant s’appellera ‘’Le voyage’’. Comment est-ce qu’au Bénin, quand on rentre dans un taxi pour voyager, il y a les vicissitudes de la route, les rançonnements, donc j’ai appelé ça le voyage, je ne l’ai pas encore écrit, mais c’est dans ma tête.

En tant que mère, quel est votre message à l’endroit de la jeunesse d’aujourd’hui en proie à une perte des valeurs ?
Vous avez bien dit le mot qu’il faut, la perte des valeurs et un peuple qui perd ses valeurs est en train de mourir à petit feu. Donc, les jeunes d’aujourd’hui qui seront les dirigeants de demain, s’ils perdent complètement leurs repères, ils vont s’accrocher à quoi et qu’est-ce qu’ils proposeront à la génération future ? A l’université, on fait de grandes études, on connait par cœur l’histoire d’autres continents, mais notre pays, c’est à nous de le mettre en valeur, de le faire découvrir aux autres.

Un dernier mot ?
Ce que je vais dire à mes compatriotes, c’est que le conte est un métier, il faut se faire former pour cela. Au pays, nous aimons tellement la fête que toutes les occasions sont bonnes pour faire la fête. On n’a que l’habitude de n’inviter que les comédiens et les danseurs, on ne pense jamais qu’un conteur peut aussi agrémenter nos soirées. Et le festival international du conte et de la parole que j’organise tous les deux ans au pays s’inscrit dans la même dynamique, valoriser le métier de conteur. Que les conteurs béninois prennent leur place dans la vie sociale, qu’on les associe, qu’on les invite à animer des manifestations.

Entretien réalisé par Flore S. NOBIME

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